Les ‘ethnotextes’ d’Annie Ernaux ou les ambivalences de la réflexivité littéraire - Archive ouverte HAL Accéder directement au contenu
Chapitre D'ouvrage Année : 2011

Les ‘ethnotextes’ d’Annie Ernaux ou les ambivalences de la réflexivité littéraire

Résumé

In the landscape of contemporary French literature, Annie Ernaux occupies a very prominent place, firstly because of her abundant auto-sociobiographical production; secondly, because she has been awarded numerous prizes and is increasingly the subject of scientific research, in France and abroad; because she achieves the paradox of having been either praised or vilified by French literary critics - because of her gender, her social origin and/or, inseparably, her public success; and finally, because of her claim to 'remain', in her own words, 'in a certain way, below literature, [....] somewhere between literature, sociology and history". To qualify the self-reflexive texts that she has published since 1974 in the Blanche collection at Gallimard, the writer refuses any pre-established generic classification and prefers to speak of "forms". The quest for a "right" form for her texts being at the very heart of her indissociably literary, social and political reflection, she has come to invent the labels of "transpersonal narratives" or "ethnotexts" to specifically evoke her two "extimate" diaries: Journal du dehors, published in 1993 (translation : Exteriors, Seven Press Stories, 1996), and its sequel, La Vie extérieure, published in 2000 (translation : Things seen, University of Nebraska Press, 2010), both of which hijack the consecrated form of the diary. Deepening this distinctive literary approach, based on the art of reconciling opposites, Annie Ernaux proposes a new label in the form of an oxymoron, that of "collective" or "impersonal" autobiography, to qualify the specific narrative project of Les Années, published in 2008 (translation: The Years, Seven Stories Press, 2017), which many commentators present as her "life's work", her "masterpiece". The almost unanimous critical acclaim - which is quite different from the reception of her previous works - is matched by an immediate public success of the book. Resurrecting a personal as well as a collective memory, this work seems to combine the "ordinariness" of the facts recounted, common to the writer and to a whole generation (of women in particular), with the intensity of the evocations of "never again". Finally, the narrative points, once again, to the active and structuring force of the social in what is often perceived as intimate or personal. This article aims to grasp the modalities and effects of Annie Ernaux's positioning, which, through her formal research, shifts the lines of traditional autobiography, increasingly mastering the art of generic paradox, also increasingly plays with the boundaries between two traditionally "enemy genres", literature and sociology. Based on this double specular I of the writer, studying the inseparable literary, social and political stakes of her singular reflexive project, not devoid of ambivalences, it is also more broadly the outline of a sociology of the (literary) uses of sociological knowledge that I would like to draw.
Dans le paysage de la littérature française contemporaine, Annie Ernaux occupe une place de tout premier plan, par son abondante production auto-sociobiographique d’abord ; parce qu’elle a été récompensée par de nombreux prix et qu'elle est de plus en plus l'objet de travaux scientifiques, en France comme à l'étranger, ensuite ; parce qu’elle réalise ce paradoxe d’avoir été tantôt encensée ou calomniée par la critique littéraire française – en raison de son genre, de son origine sociale et/ou, indissociablement, de son succès public ; enfin, par sa revendication de « rester », selon ses propres termes, « d’une certaine façon, au-dessous de la littérature, [...] quelque part entre la littérature, la sociologie et l’histoire ». Pour qualifier les textes autoréflexifs qu’elle publie depuis 1974 dans la collection Blanche chez Gallimard, l’écrivaine refuse tout classement générique pré-établi et préfère parler de « formes ». La quête d’une forme « juste » pour ses textes étant au cœur même de sa réflexion indissociablement littéraire, sociale et politique, elle en vient à inventer les labels de « récits transpersonnels » ou encore d’« ethnotextes » pour évoquer spécifiquement ses deux journaux « extimes » : Journal du dehors paru en 1993 et sa suite, La Vie extérieure, publié en 2000, qui détournent tous deux la forme consacrée du journal intime. Approfondissant cette démarche littéraire distinctive, fondée sur l’art de concilier les contraires, c’est un nouveau label en forme d’oxymoron, celui d’« autobiographie collective » ou « impersonnelle » qu’Annie Ernaux propose pour qualifier le projet narratif spécifique des Années, opus publié en 2008, que nombre de commentateurs présentent comme « l’œuvre de sa vie », son « chef-d’œuvre ». Rompant assez largement avec les réceptions des précédents récits, la quasi-unanimité de l’éloge critique se conjugue à l’immédiat succès public. Ressuscitant une mémoire tant personnelle que collective, l'ouvrage semble conjuguer "ordinarité" des faits relatés, commun à l'écrivaine et à toute une génération (de femmes notamment) et intensité des évocations du « jamais plus ». Le récit pointe enfin, une nouvelle fois, la force agissante et structurante du social dans ce qui est souvent perçu comme intime ou personnel. Cet article vise à saisir les modalités et les effets du positionnement d’Annie Ernaux, qui, déplaçant par ses recherches formelles les lignes de l’autobiographie traditionnelle, maniant de mieux en mieux l’art du paradoxe générique, se joue aussi de plus en plus des frontières entre deux genres traditionnellement ennemis, la littérature et la sociologie. Prenant appui sur ce double je(u) spéculaire de l’écrivaine, étudiant les enjeux indissociablement littéraires, sociaux et politiques de son projet réflexif singulier, non dénué d’ambivalences, c’est aussi plus largement l’esquisse d’une sociologie des usages (littéraires) de la connaissance sociologique que l’on souhaiterait dessiner.
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Citer

Isabelle Charpentier. Les ‘ethnotextes’ d’Annie Ernaux ou les ambivalences de la réflexivité littéraire. Bajomée Danielle; Dor Juliette. Annie Ernaux. Se perdre dans l’écriture de soi, 10, Klincksieck, pp.77-101, 2011, Circare, 978-2-252-03799-7. ⟨hal-03688930⟩
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