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Rituels de protection de la virginité féminine et « nuits du sang » dans la littérature féminine (franco-)algérienne

Résumé : Dans un contexte d’émergence de la création littéraire féminine maghrébine donnant une part importante à l’expression (intrinsèquement subversive) du corps, le poids persistant – même si de manière différenciée selon les milieux sociaux, les lieux de résidence, le degré de religiosité… – des traditions de l’ordre patriarcal, et notamment du tabou de la virginité des jeunes filles, constitue une topique récurrente des œuvres des écrivaines (franco-)maghrébines contemporaines, qui l’abordent, sous des modalités diverses, en prenant souvent appui sur leur socialisation adolescente. Relevant de l’héritage socioculturel, ces « formes de cultures configuratives » évoquées par l’anthropologue Margaret Mead n’évoluent que très lentement. Les traditions sociales maghrébines continuent aujourd’hui largement à poser le mariage de filles vierges comme un élément majeur des stratégies sexuelles et reproductives inspirées par une lecture patriarcale de l’islam. Comme le rappelle Zine-Eddine Zemmour, « la virginité de la jeune fille n’est pas considérée comme une propriété ou un état personnel qui n’implique que celle-ci. » « Fait familial », elle prolonge au contraire « un système complexe de valeurs où le code de l’honneur est le point nodal [et] où l’ensemble de la famille se considère impliqué […] ; ‘ignorée’, niée comme ‘être individuel’, [la jeune fille] est seulement reconnue comme un ‘être familial’ » . L’obligation sociale de rester vierge est ainsi fortement intériorisée par les filles dès le plus jeune âge, conscientes de cristalliser l’honneur du clan, tout en incarnant dans leur corps la honte potentielle. Assurant, pour le compte des hommes, le contrôle du corps réifié des plus jeunes, les aînées, en particulier les mères, vecteurs principaux de l’éducation aux traditions, jouent collectivement un rôle crucial dans la transmission précoce et souvent allusive de l’interdit sexuel et, partant, dans la reproduction du pouvoir androcentré. Cette permanence de la tradition s’explique par le fait qu’un hymen certifié intact demeure un capital féminin essentiel (parfois unique) sur le marché matrimonial, ce qui entraîne la rémanence de rituels conjuratifs de protection (clôture symbolique) de la fragile membrane, mais aussi de vérifications coutumières de virginité, dont les écrivaines (franco-)maghrébines se font largement écho dans leurs œuvres littéraires souvent autofictionnelles. Dès lors, la description de la défloration de la jeune épousée lors de la nuit de noces comme un viol sacrificiel est récurrente dans leurs récits. Ces regards littéraires, qui ne constituent que des représentations possibles d’une réalité complexe et disparate, ne peuvent évidemment être érigés en documents ethnographiques scientifiques sur « la condition féminine », encore moins en catégorie analytique unique épuisant l’explication des rapports de genre dans les pays du Maghreb. Il ne s’agit donc nullement ici d’universaliser les expériences mises en récit, de manière plus ou moins romancée, par quelques femmes culturellement dotées, d’un niveau social souvent supérieur, qui disposent des ressources suffisantes pour consacrer une part variable de leur temps à l’écriture et à la publication de leurs livres. En revanche, en l’absence d’études sociologiques menées sur les pratiques sexuelles et considérant le caractère lacunaire des enquêtes statistiques officielles portant sur la famille, on peut avancer que de telles « traces » littéraires laissées par des auteures endossant ou non le label (faussement) homogénéisant de « féministes », constituent un matériau – l’un des seuls disponibles sur ce thème – à objectiver sociologiquement. Questionnant l’interdit rémanent pesant sur la virginité au Maghreb, les écrivaines s’approprient en effet une parole transgressive (qui plus est sur le corps et la sexualité) jusqu’à lors confisquée. Conquérant une autonomie intellectuelle nouvelle en tant qu’individus et en tant que femmes créatrices par l’écriture (publiée) de soi et la mise en scène du réel, elles participent ainsi plus largement à déconstruire et à remettre en question les jeux et enjeux de pouvoir au fondement des relations de genre. Défiant par la création littéraire le statut limitatif qui leur est encore souvent imposé, menaçant la règle de la séparation traditionnelle des sexes au fondement des sociétés maghrébines par leur « prise d’écriture » sur l’intime, elles contribuent ainsi à publiciser la réflexion sur les contrôles communautaires qui ont contraint et contraignent encore les corps féminins dans des sociétés patriarcales. Ce sont ces enjeux que nous nous proposons ici d’éclairer, en prenant essentiellement appui sur les œuvres d’écrivaines (franco-)algériennes contemporaines, ainsi que sur les entretiens sociologiques inédits (parfois anonymés à leur demande) que certaines nous ont accordés. Ces matériaux sont mis en perspective avec des travaux anthropologiques qui permettent d’en éclairer les contextes.
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Contributeur : Isabelle Charpentier Connectez-vous pour contacter le contributeur
Soumis le : lundi 6 juin 2022 - 10:30:47
Dernière modification le : mardi 14 juin 2022 - 12:05:57

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Isabelle Charpentier. Rituels de protection de la virginité féminine et « nuits du sang » dans la littérature féminine (franco-)algérienne. Lachheb Monia. Penser le corps au Maghreb, Khartala/IRMC, pp.201-216, 2012, Hommes & Sociétés, 9782811107291. ⟨hal-03688861⟩

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